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Tito Topin, blog-trotteur.

Je suis d'un pays...

Je me vois tout petit, en famille, autour de la table, avec des quadragénaires habillés de noir qui me font l’effet de vieillards décidant des affaires du monde. Un de mes oncles, surtout, à grosse voix. Par je ne sais quel mystère, il joue du trombone à coulisses dans la fanfare de la Douane, alors qu’il est dans le commerce des vélos. L’instrument m’impressionne, le son me terrifie.

Je me vois plus tard avec des copains de mon âge, allumant une cigarette en sortant du Régent ou de l’Apollo, je ne sais plus, la tête remplie de cris d’Indiens dans la bousculade des âniers. Balek, balek. Dix-sept ans, et des rêves de chevauchée fantastique. Je repousse les assauts répétés d’une bande de petits cireurs armés jusqu’aux dents de brosses noires, vous êtes fous, arrêtez ! je suis le bandit masqué et j’embrasse Yvonne de Carlo à la fin du film, cet été 46.

Je me vois derrière les planches de la place de France, picorant des pépites salées dans un cornet de papier journal. Petit Marocain daté de 48. La foule est dense, elle soulève un nuage de poussière. Le ciel est jaune au-dessus des grands immeubles, du sable venu du grand sud tourbillonne dans les rafales de vent. Ce qu’on appelle les planches sont les grandes palissades publicitaires qui cachent la partie de l’ancienne médina qu’on vient de raser pour agrandir la place. Je me vois leur disant: Vous êtes fous, arrêtez!

Derrière les planches, il y a les marchands de fripes. Des Tamouls étalent de la bimbeloterie sur des nattes africaines, des Japonais disposent des cravates américaines dans des parapluies renversés. Je me vois triant des jeans avant d’en trouver un à ma taille, et en bon état. Ils portent souvent une étiquette cousue avec le grade et le nom de leur ancien propriétaire. Je suis déçu, je découvre que la plupart des Américains ne s’appellent pas John Wayne ou Robert Mitchum, mais Martin, comme le mécanicien du garage en bas de chez moi.

Clope au bec et jean replié au-dessus de la cheville, je me vois dans les sinuosités de la rue du commandant Prévost, baignée de musique orientale. Le Coq d’Or n’a pas encore brûlé et par-dessus les bougainvillées qui recouvrent le mur on entend des béguines sauce cairote, ou bien la voix chaude de Salim Halali qui chante “Moi, je suis d’un pays, et d’une race étrange, je n’ai pas d’horizons, de frontières à mon cœur...”. Il y a des jarres d'eau fraîche avec un gobelet devant chaque porte cloutée pour désaltérer le passant inconnu. Les fenêtres sont andalouses et sentent le basilic. Les murs des courettes sont revêtus d'azulejos portugais. Des enfants jouent en s’invectivant dans plusieurs langues, les pieds chaussés de sandales taillées dans des pneus. Je me vois leur disant: Vous êtes fous, arrêtez!

 En Europe, dans le nord, Franco, Salazar, Mussolini et Hitler s’étaient donné la main pour peupler cette rue. Toutes sortes d'étrangers chassés de leur pays par la haine et le fascisme sont venus se mélanger à la population arabe et juive. Ce sont eux, les émigrés, qui ont ouvert les bordels. Je me vois au Cheval blanc, au Panier Fleuri, au Grand 5 ou chez La Mère Esperon, du nom de la taulière, une solide espagnole qui raconte volontiers comment elle a donné du plaisir à un taureau de combat.

Je me vois dans les lumières brouillées par les cigarettes de troupe. Très peu de tabac blond, à l’époque. La fumée invente de la gaze autour des ampoules nues. Un escalier étroit grimpe le long d'un mur jauni jusqu'à un balconnet cerclé de fer occupé par un joueur de bandonéon. Il garde les genoux serrés sous l’instrument, la tête et les yeux fixes sous les lunettes noires, et débite par moments des longues phrases dans un espagnol très doux, différent de celui que j’entends dans la rue.

En milieu de soirée, il se tait, son répertoire porteño est épuisé. Je le vois qui referme son long instrument à l’aide d’une languette de cuir terminée par un bouton-pression, qui se lève sans regarder la salle et empoigne avec prudence la maigre rambarde.

En bas des marches, une putain d’âge mûr prend le bras de l'aveugle et le conduit lentement vers les tables des clients en faisant sonner des pièces dans un chapeau retourné. El tango del ciego... La quête terminée, elle l'accompagne vers le comptoir, file la recette à la mère Esperon qui l’échange contre une serviette pliée. Toutes les nuits, à la même heure, le musicien aveugle et la putain montent l’escalier qui conduit aux chambres. Je me vois leur disant: Vous êtes fous, arrêtez!

C'est chez la mère Espéron que je vois Olivia. Elle vient de débarquer à Casablanca, elle a mon âge, elle est belle, sans expérience. Moi pas davantage. Elle a un fessier rond et dur comme une boule de bowling. La première fois, elle pleure. C’est parce qu’elle me trouve beau, prétend-elle en se mouchant. Comme l’aveugle, je prends mes habitudes cet hiver de l’année 49. J’ai abandonné mes études, de toute façon j’étais plus souvent dans la rue qu’au lycée Lyautey. Mais Olivia ne pleure plus après l’amour, ses fesses ont perdu de leur fermeté, et elle se plaint de mon maigre pourboire. Je ne suis plus dans la casbah de Pépé le Moko.

On a élargi les rues de l’ancienne médina, les jarres se sont asséchées, les artisans ont installé des ateliers de confection là où se dégrafaient les boléros. Des nouveaux immeubles ont surgi des terrains vagues et on a abattu les palissades. Je me vois leur disant: Vous êtes fous, arrêtez! Je vois les poings se retourner vers moi.

Je me vois avec d’autres jeunes femmes, à présent. Elles ne le savent pas toujours, elles s’en défendent trop mais elles sont belles, elles sont fraîches, leurs peaux sentent la plage et leurs cheveux le sel. Tout le long de la corniche d’Aïn-Diab, l’océan est d’un bleu magique.

Je me vois dans la journée, d’une décapotable l’autre, entre la Réserve et le Lido, avec Chounette sur la banquette arrière. Depuis quelque temps, mes jeans sont neufs, je les achète au Px de la base américaine. Le soir, je vais au Triomphe, au Colisée ou à l’Empire. Les films sont toujours américains, de plus en plus larges et en couleurs. J’ai un paquet dans une main tandis que l’autre caresse Violette. Nos baisers ont le goût de pop-corn. Je vois un caillou voler.

Une nuit, un petit-taxi nous dépose à Tahiti-Plage, Rolande et moi. Le piano de Claude Bolling sonne à travers la paillote du Tonga, l’endroit est à la mode cet été 52. Je me vois dansant un slow avec Olga, pieds nus, puis l’entraînant vers la plage, loin des lumières. La dune est fraîche. Je me vois rentrant chez moi au petit matin sans avoir retrouvé mes mocassins. Rolande me les avait piqués. Des Manfield à semelle de crêpe achetés une fortune, place Edmond Doutté.

Je me vois leur criant: Vous êtes fous, arrêtez! Je vois les poings se retourner vers moi, un bâton se lever, un caillou voler, j'entends les insultes.

Personne autour de moi ne joue plus du trombone, ni du bandonéon, je ne suis plus le bandit masqué, ni Jean Gabin, mais je reste d’un pays et d’une race étrange.

 

(Le roman au Maroc. Colloques de Bordeaux. 1997)

 

© Tito Topin

 

 

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