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Tito Topin, blog-trotteur.

Un dimanche soir.

Je me souviens d’avoir couru vers un bar, à Port-Lyautey (aujourd’hui Kenitra) après l’explosion d’une grenade. Un homme l’avait lancée par la porte ouverte de l’établissement et s’était enfui. Elle avait filé droit devant elle en tressautant sur le carrelage et heurté un berger allemand qui somnolait sous la table qu’occupait son propriétaire avec deux amis. Le chien s’était dressé en sursaut lorsque la grenade avait atterri avec force contre son ventre, explosant aussitôt, projetant des éclats de ferraille à l’entour. Les trois consommateurs n’avaient été que blessés aux jambes, le berger ayant servi de bouclier vivant. Je me souviens qu’il était allongé sur le côté droit, les pattes raidies dans le prolongement du corps. Il n’était pas mort. L’œil semblait nous reprocher l’injustice dont il était frappé, la langue sortait de la gueule, pendante, rose, atrocement vivante tandis que le poitrail allait et venait à une vitesse anormale et que le ventre laissait échapper organes, viscères, poils, chair et sang, dans un mélange sale de rouge et noir. Je me souviens de la cavalcade d’un homme, fusil brandi devant lui, s’élançant vers la rue dans l’espoir d’abattre le terroriste, de deux femmes enlacées l’une à l’autre, d’un bébé pleurant dans une poussette que secouait un père hébété, de ceux qui se penchaient vers le chien avec compassion. Brave toutou. Tu as sauvé ton maître. Je me souviens de son maître, justement, grimaçant de douleur sans qu’on sache si c’était les shrapnels dans la jambe ou l’agonie de son chien qui le faisaient le plus souffrir, lui prenant la tête et frottant la sienne contre elle. Je me souviens du long cri d’une jeune femme en s’apercevant soudain qu’elle saignait, et des coups de feu dans la rue qui l’interrompirent. C’était un dimanche soir, d’octobre ou de novembre 1955, je ne sais plus.

 

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