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Tito Topin, blog-trotteur.

Brasserie du Théâtre XXXIII

Octobre. L'orage. Pluie battante, constante. Percussions sur les tuiles des toits, les carrosseries de voitures, les vitrines, les poubelles renversées, le bitume. Et la bourrasque, les platanes qui s'effeuillent, les parapluies qui chahutent, une tôle qui crapahute et cette plaque de fonte qui claque en vomissant une eau sale. Et par-dessus tout, le bruit, fracassant. La fin du monde chaque fois que la porte de la brasserie s'ouvre. Comme maintenant.

- Regarde, me dit Paul en désignant l'entrée d'un discret lancer de menton. Ça me fait chaud au cœur de voir pareille beauté.

         Elle égoutte son parapluie, le plante dans un grand Anduze destiné à cet usage, cherche quelqu'un du regard, se dévêt de son imper. Plastique transparent. Elle ébouriffe ses cheveux. Par ici, lui fait signe le maître de rang d'un air fatigué. Mon ami m'attend, elle dit en désignant une table où un type est assis. Je ne l'ai pas entendue, je l'ai lu sur ses lèvres. La bouche de Sharon Stone, le regard perdu, l'allure d'une fille échappée d'un tableau d'Edward Hopper. Le tee-shirt badigeonné par Pollock, caréné par Maillol, le jean moulant, déchiré aux cuisses, lacéré aux genoux. Et les baskets qui laissent des traces humides sur le carrelage tandis qu'elle passe devant nous.

Elle rejoint la table du type. Mal rasé. Brun. Trente, trente-cinq ans. T-shirt qui colle à la peau. Effiloché. Bleu et noir avec un long texte insipide en anglais. La pensée d'un rappeur à en juger par la richesse de la rime. Bras nus tatoués, couleur maladie de peau. Pantalon tissu camouflage. Baskets fatiguées. Pas l'air de se soucier d'elle. Il ne s'est pas levé quand elle s'est assise en face de lui. Il ne la regarde pas, ne lui parle pas, il reste le nez plongé sur son portable. Soudain, il rit, l'air idiot, un spasme. Sans doute une info amusante dans son engin.

Deux minutes de silence plus tard elle se lève brusquement, rattrape sa chaise qui manque se renverser en arrière, arrache son imper du dossier et se dirige vers la sortie. Ses talons frappent le carrelage, le bruit de ses bracelets accompagne sa colère. Franchit la porte. Pluie battante. Revient pour prendre le parapluie qu'elle a failli oublier. Un serveur le lui tend, il s'apprêtait à la rappeler. Merci, elle dit sèchement, et puis autre chose que je distingue mal. Voix de fumeuse distinguée. Je dirais des anglaises, des Player's Navy Cut.

- Quel goujat et je suis poli, dit Paul en hochant la tête avec tristesse. Ah, si j'avais son âge… Bou Diou, si j'avais son âge…

Comme nous ne l'avons plus, je me tourne vers un serveur et commande deux autres spritz Campari.

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