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Tito Topin, blog-trotteur.

Brasserie du Théâtre XXXVI

Elle a des cheveux outrenoirs, reflets Soulages. Ils cascadent sur le dos nu. Lunettes papillon vintage, style Sunset Boulevard. Pantalon sarouel tissu Wax. Rouge et vert. Baskets fluos. Elle avance sur la chaussée, le long du trottoir, un vélo à main, un vélo à l'ancienne, genre Bicyclette Bleue. Cadre échancré. Porte-bagages. Freins à tiges. Filet protégeant la roue arrière. Elle garde son regard fixé sur la terrasse. Des têtes se tournent vers elle. Un jeune homme se détache d'un groupe. Lève la main. La rejoint. L'enlace. L'embrasse. S'éloignent. Disparaissent.

- C'est ici qu'on trouve les plus belles filles du monde, dit Paul. J'ai vu dans un film de Tarzan qu'il y a des endroits, en Afrique, où les éléphants se rassemblent pour mourir, eh bien, ici, c'est l'endroit où les plus belles filles arrivent de toutes parts pour faire l'amour.

Paul. Soixante-treize ans. Gueule fripée. Moustache et barbichette à la Frank Zappa. Longue silhouette de danseur de tango. Jean's. Bretelles décorées de bananes. Veston de lin froissé sur un tee-shirt qu'anime un gros dégueulasse de Reiser. Cheveux blancs drus. Frisés. Lunettes demi-lune posées en équilibre sur le bout du nez. Veuf. Deux garçons. L'un fait fortune à Vancouver. L'autre se drogue à Miami.

- Tu es un poète, Paul, je dis.

J'attrape un serveur au passage, lui commande une bouteille de blanc. Sec, j'insiste. J'ai compris, il fait en haussant les épaules. Depuis le temps, il connaît mes habitudes.

Une huître s'échappe d'une table voisine. Tombe à terre. Disputée par deux chats en embuscade. Miaulement du perdant.

Ça fait un bail qu'on se connaît, Paul et moi. Tahiti-Plage. La corniche. Le Milk. La rue Blaise. Le flipper décoré de nanas à poil sous les cocotiers. Le petit ballet des fils à papa dans leurs bagnoles décapotables. MG. TR.3. Klaxons. Sa petite sœur, Jeanne. Et puis les attentats. Le couvre-feu. Les parties chez Louise, jusqu'à l'aube. Et puis le rappel dans l'armée qui met fin à la jeunesse…

- Et ça a toujours été comme ça ici, dit-il. Si tu fais gaffe aux paroles du pont d'Avignon avec les beaux messieurs qui dansent et qui font comme ça et les belles dames qui dansent et qui font comme eux, la comptine ne dit pas ouvertement ce qu'ils font comme ça mais c'est évident qu'ils font l'amour sur le pont, les cochons…

La trace de la main calcinée d'une enfant sur un mur. Les corps noircis. L'odeur de la mort. Les malades égorgés dans leur lit d'hôpital. J'ai pleuré. L'indépendance. Et Jeanne. Le mariage. L'exil. La démerde, la vie, quoi. Et puis la maladie. Inacceptable. Le plongeon. Les cris. Honte à Dieu.

- Tu n'écoutes pas mes conneries, dit Paul.

- Mais si.

- J'ai bien vu que tu n'as pas écouté.

Je jette une cacahuète au chat qui a perdu. C'est l'autre qui l'attrape.

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